BLOGUE

Le Vote Latino

50 nuances de votes

Par Myriam Kessiby / July 27, 2017 / Publié dans : Succès canadiens

Printemps 2016. À la surprise de plusieurs experts, Donald Trump franchit le cap de délégués requis pour remporter l’investiture du parti républicain lors des primaires américaines. Avec ses déclarations anti-immigration et ses positions populistes, Donald Trump ne laisse personne indifférent. Dans ce contexte politique survolté, chacun y va de ses hypothèses et de ses prédictions. C’est alors que l’équipe d’ICI Radio-Canada contacte le réalisateur et producteur Orlando Arriagada, qui leur avait présenté, près de deux ans auparavant, un projet de documentaire sur les allégeances politiques des Latino-Américains. L’attente en aura valu la peine; le moment était idéal pour aborder ce sujet chaud.


Orlando Arriagada rencontre de jeunes militants anti-Trump (Crédit photo : François Léger-Savard)


Attendre le bon moment

Retour en arrière, en novembre 2012. Barack Obama est réélu pour un deuxième mandat de quatre ans. À ce moment, Orlando Arriagada est en vacances en Floride avec sa famille. Il écoute avec intérêt les analyses politiques de la victoire d’Obama à la télévision. Selon ce qui était diffusé sur les grands réseaux, le vote latino serait le principal élément qui aurait fait pencher la balance en faveur d’Obama dans plusieurs États américains. Mais le réalisateur-producteur ne croit pas que l’explication soit aussi simple. Lui-même Québécois d’origine chilienne, il souhaite aller voir à la source, en rencontrant des Latino-Américains pour en savoir plus. Il veut aussi tenter de savoir ce qu’il adviendra des élections suivantes, en 2016. Avec son équipe, il fait donc des recherches et suit le phénomène de près. Il présente donc un projet de documentaire à ICI Radio-Canada, par l’entremise de sa boite de production; Pimiento. Mais le diffuseur hésite : « Nous avons présenté notre concept avant même l’annonce de la candidature de Trump. Au départ, le projet est resté sur la glace pendant presque deux ans, mais on a continué la recherche de notre côté parce qu’on était convaincus que Radio-Canada montrerait de l’intérêt un jour ou l’autre. Quand ils sont revenus vers nous pour aller en développement, le projet avait évolué. Ç’a avait pris une autre couleur à cause des déclarations de Trump, devenu candidat officiel. Le projet était pertinent; plus collé que jamais à l’actualité. C’était un bon timing. »


Affiche officielle


Des défis et des succès

C’est donc au beau milieu de la campagne électorale américaine qu’Orlando Arriagada et son équipe ont entrepris un voyage de plus de 8000 km à travers différentes communautés d’Amérique latine aux États-Unis.

Une telle aventure comporte de nombreux défis. La difficulté majeure, dans ce cas-ci, a été la fluctuation du dollar canadien. « Lorsqu’on a commencé à tourner, la valeur du dollar canadien avait chuté par rapport au budget initial que nous avions présenté. Tout coûtait maintenant plus cher, et c’est quelque chose que nous ne pouvions pas contrôler. Ma mission restait de raconter l’histoire en bonne et due forme et de montrer à l’écran ce qu’on avait promis au départ. Je ne voulais pas diminuer le contenu ou la qualité » souligne le réalisateur. Heureusement, ses origines lui ont permis de ne pas perdre de temps pour obtenir les accès nécessaires aux tournages : « Parce que je parle l’espagnol, un lien de confiance s’est établi immédiatement avec les intervenants du film et on a obtenu des accréditations plus rapidement. Ils voyaient que j’étais un latino, comme eux, alors les portes s’ouvraient plus facilement, autant du côté républicain que démocrate. Il faut dire que je ne parle pas très bien l’anglais! Par chance, je n’ai jamais besoin de parler anglais quand je vais aux États-Unis, puisque l’espagnol est la deuxième langue là-bas, en grande partie. Tout le film a été tourné en espagnol. »


Orlando Arriagada devant l'hôtel Trump Las Vegas (Crédit photo : François Léger-Savard)


Un accent, mille couleurs

En effet, la population latino-américaine est élevée dans plusieurs États américains. C’est précisément là qu’Orlando Arriagada s’est arrêté pour réaliser ses entrevues : « Pour faire le film, nous voulions faire un portrait le plus large possible de la société latino-américaine aux États-Unis. Nous sommes donc allés dans plusieurs grandes villes où les latinos sont présents, comme Miami, Washington, Los Angeles et San Antonio. Même si les gens rencontrés étaient tous latinos, à chaque endroit, les enjeux étaient très différents. »

D’ailleurs, ce que l’équipe a pu découvrir, au fil des rencontres, est que les opinions des latinos sont beaucoup plus variées et nuancées qu’on pourrait le croire : « Des deux côtés, républicains et démocrates, il y a des différences de point de vue. Beaucoup de gens pensent que les latinos sont tous démocrates. Dans un état comme la Californie, oui, mais ça n’est pas le cas partout. Dans les chambres de commerce latino-américaines à travers le pays, par exemple, ce sont en grande partie des républicains. » Aussi, les expériences de chacun influencent grandement leur façon de voter : « Dans certaines familles, la troisième génération est légale, mais la première ne l’est pas encore. Les enfants craignent donc de voir leurs parents ou leurs grands-parents déportés à tout moment, ce qui serait injuste pour eux. D’un autre côté, ceux qui ont complété tout le processus d’immigration légalement trouvent injuste que d’autres demandent d’accéder à la citoyenneté américaine plus facilement » rappelle le producteur. Par contre, de façon générale, les Latinos sont peut-être plus près des Américains qu’il peut sembler : « Les valeurs latines se collent très bien à celles des États-Unis. Ce sont des valeurs très traditionnelles comme la famille, l’entraide, la religion… même si la langue et la façon de vivre sont complètement différentes. »


L'équipe de production (Crédit photo : François Léger-Savard)


Le pourquoi et le comment

On peut se demander pourquoi Orlando Arriagada s’est intéressé à un phénomène qui a lieu en dehors du Canada. « Une bonne façon de se connaître soi-même est de voir ce qui se passe ailleurs. Personnellement, ça fait 25 ans que je suis au Québec. Le phénomène de l’immigration ici est complètement différent de celui aux États-Unis. La façon de vivre des latinos là-bas est aussi très différente de la nôtre. Ici, au Canada, on a l’occasion de s’intégrer assez rapidement. Oui, la lutte contre les préjugés est là, mais il y a une plus grande mixité et moins de ghettos ce qui facilite le processus d’intégration. Alors, en tant que Canadien, ça m’intéresse d’aller voir comment se vit l’immigration de l’autre côté de la frontière et comment ces gens-là s’identifient soit aux valeurs des républicains, soit aux valeurs des démocrates. »

En abordant un sujet aussi sensible que la politique, on aurait pu s’attendre à ce que le réalisateur affiche clairement ses opinions à travers son documentaire. Mais il s’efforce plutôt de présenter les différentes facettes de cet enjeu de société sans se prononcer : « En tant que réalisateur, j’ai voulu prendre une photo Polaroid de la société à ce moment-là, présenter une vue d’ensemble juste, et laisser le public se faire sa propre interprétation de ce qu’il voit. Ça n’est pas à moi de dire quoi penser. Pendant les entrevues, j’ai parfois entendu des commentaires ouvertement racistes dans les conversations. Dans ces cas-là, c’est difficile de rester neutre. Ç’a aurait été très facile de dépeindre les démocrates comme des illuminés ou les républicains comme des racistes. Mais la réalité, c’est qu’il y a des gens qui ont des opinions différentes, et il y a une place pour chacun d’entre eux. C’est ce qui fait la beauté de notre vie démocratique. On peut s’écouter et vivre ensemble même si on ne partage pas le même avis. »


Le producteur et réalisateur Orlando Arriagada (Crédit photo : François Léger-Savard)

On comprend donc qu’à travers Le Vote Latino, Orlando Arriagada souhaite faire plus que montrer les allégeances politiques des uns et des autres : « Le documentaire permet d’aller plus loin dans les phénomènes de société pour comprendre pourquoi les gens agissent de telle ou telle manière, quelles sont leurs motivations. Parfois, dans notre société, on a encore de la difficulté à accepter la différence. Alors, ma motivation pour faire des documentaires, c’est de montrer les différentes réalités, les différentes nuances, les différents côtés, les différentes voix. Je ne veux pas faire de provocation : j’essaie de montrer l’opinion de l’autre sans porter de jugement. Et en écoutant l’autre, même lorsque nos opinions sont différentes, on finit toujours par trouver un point commun. Je souhaite montrer la partie d’humanité de chaque point de vue. C’est toujours là qu’on se rejoint. »

Le documentaire Le Vote Latino est disponible sur ICI Tou.tv (via l’émission Les Grands Reportages). Pour de l’information complémentaire sur ce sujet, visitez le site votelatino.radio-canada.ca. La maison de productions Pimiento est aussi sur Facebook.