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T’es où Youssef?

Une quête impossible

Par Myriam Kessiby / January 26, 2018 / Publié dans : Succès canadiens

Lorsqu’on entend parler d’extrémisme ou de radicalisation, notre réaction instinctive est souvent de s’en distancer le plus possible en faisant une distinction claire entre « eux » et « nous ». Détourner le regard ou lancer des blâmes peut devenir très réconfortant lorsqu’on ne connaît pas les personnes impliquées. Mais comment réagir lorsque la personne qui se radicalise est un proche? Comment une personne aimante et empathique peut-elle être attirée dans une organisation radicale violente? Rencontre avec un duo qui n’a pas eu peur d’aller à la rencontre de l’autre : Mathieu Paiement, producteur délégué (Blimp TV) et Gabriel Allard, réalisateur de T’es où Youssef?

Tout a commencé en 2014, lorsque le journaliste Raed Hammoud a le choc d’apprendre qu’un de ses amis, Youssef, a quitté le Québec pour aller faire le Djihad. Pourquoi et comment un garçon gentil et attentionné comme Youssef a-t-il tout laissé derrière lui pour aller risquer sa vie en Syrie? Au départ, Raed souhaitait parler à des spécialistes de la radicalisation pour mieux comprendre le phénomène. Mais Sophie Bélanger, une collègue de Raed, le met rapidement en contact avec Mathieu Paiement et Gabriel Allard. Mathieu se rappelle des premiers échanges avec l’initiateur du projet : « Raed ne voulait pas nécessairement se mettre de l’avant dans le récit, mais nous voulions le présenter comme celui qui cherche Youssef; celui qui fait enquête. Il a embarqué dans notre vision quand on lui a promis de faire le meilleur film possible avec son histoire ». 


Mathieu Paiement, producteur délégué


Perdus dans le désert

Retrouver quelqu’un sur un autre continent n’est évidemment pas une tâche simple, mais l’équipe était loin de se douter de l’ampleur du défi qui l’attendait. Gabriel Allard le confirme : « On ne savait pas dans quoi on s’embarquait au début, à tous les niveaux. Les journaux et la police parlaient d’une disparition avec un enrôlement possible dans l’État islamique, mais rien n’était certain. Comme il était parti sans informer qui que ce soit, on n’avait aucune piste. On ne savait même pas s’il était en vie. » 

Par où commencer une telle recherche? Sans doute par les proches de Youssef, susceptibles d’offrir des pistes d’informations. Mais Mathieu Paiement explique que ce n’est pas si simple : «  Ç’a été un défi jusqu’à la toute fin puisque les proches étaient hésitants à participer. On se mettait à leur place : la disparition de Youssef est un traumatisme en soi. Quand on ajoute la police, les journalistes, et nous, qui arrivions en dernier pour déterrer cette histoire douloureuse… Ça devient difficile pour eux. » Gabriel Allard est d’accord : « On oublie trop souvent que ces gens-là se font appeler tous les mois par la GRC aussitôt qu’il y a une nouvelle sur le terrorisme. Ils subissent une pression constante et on le comprend. Humainement, ces gens deviennent nos amis. Mais nous avons quand même un travail à faire et le sujet est passionnant. Alors on pouvait parler jusqu’aux petites heures du matin avec eux dans l’espoir de gagner leur confiance et d’avoir une conversation constructive sur notre sujet, mais ils se cambraient dès qu’on posait des questions sur Youssef. On ne pouvait rien forcer. Prendre le temps pour avoir des réponses, ç’aura été l’enjeu principal, même si, avec le recul, je suis content qu’on l’ait fait. Sur neuf mois de production, on a été en recherche pendant huit mois. »

Ainsi, il fallait faire preuve de beaucoup de patience, de persévérance et de délicatesse pour arriver à des réponses. Par exemple, certains intervenants craignaient que de révéler des informations pour le film risquait briser le lien de confiance avec Youssef s’il venait à l’apprendre, ce qui aurait pu faire perdre tout espoir qu’il revienne un jour. Paradoxalement, alors que Youssef était peut-être quelque part dans le désert de Syrie, l’équipe de Blimp était confrontée à son propre désert de questions sans réponses.


Raed Hammoud, porteur de la quête


Exposer sa vérité

L’équipe tentait par tous les moyens d’obtenir des entrevues, mais elle continuait d’essuyer des refus. Mais afin d’arriver à présenter la vérité des autres, le meilleur moyen reste parfois d’exposer la sienne, comme l’a compris Gabriel : « Tous ceux qu’on a réussi à convaincre de participer au film, c’est en leur faisant comprendre nos motivations profondes. Nous voulions faire ce film pour éviter qu’il y ait d’autres jeunes qui tombent dans les griffes d’organisations terroristes et pour faire comprendre la dynamique au public. Au départ, on a tenté de masquer nos objectifs pour obtenir des entrevues, mais si  la fin justifie les moyens, ça ne veut pas dire être malhonnête et prendre des détours. Il faut être transparent. Quand les sœurs de Youssef ont compris le type de travail qu’on voulait faire, c’est ça qui a fait la différence. » 


En Turquie


La tempête intérieure

Les enjeux et les difficultés ne venaient pas que de l’extérieur, comme le précise le producteur délégué : « À l’interne, c’était un grand défi d’avancer tous ensemble et de se faire confiance jusqu’à la fin. Leila, la sœur de Youssef, voulait approuver le film et s’assurer que la réputation de son frère ne serait pas salie. Raed, qui était visage de toute l’opération, accordait une grande importance au traitement médiatique. Tout le monde avait ses propres hésitations et ça créait des tensions. » Quoi faire si les protagonistes du film ont peur que le film soit mal reçu et mal compris? Mathieu Paiement, dans un moment d’impatience, a fini par lancer à Raed Hammoud : « Tu vas changer d’avis quand on va gagner un Gémeaux! » Cette phrase, lancée en désespoir de cause, est pratiquement devenue une prophétie, puisque T’es où Youssef? a dominé les 32es prix Gémeaux en remportant quatre trophées, incluant un prix pour la meilleure émission documentaire (société); ainsi que des prix pour meilleure réalisation et meilleure recherche dans leur catégorie. 

Avec le recul, on peut donc voir que les questionnements de tous auront eu du bon : « Leila et Raed ont amené une autre perspective pour s’assurer qu’on reste loin du sensationnalisme que les médias font parfois autour de ces sujets-là. C’était essentiel de rester connectés avec nos intentions » explique Gabriel. « C’était important de trouver le bon équilibre; il ne fallait pas faire un portrait trop rose des groupes terroristes, ni tomber dans les clichés. Il fallait rester neutre et objectif » ajoute Mathieu. 


Raed Hammoud, le porteur de la quête, et Gabriel Allard, le réalisateur


Après le film

Après avoir passé des mois à travailler sur ce projet sensible et complexe à réaliser, l’équipe de production a enfin obtenu du répit, comme le souligne le réalisateur : « La fin du film a été un soulagement! On était vidés! Mais dès que la réception du film par le public a été positive, la pression est tombée d’un coup. On ne savait tellement pas comment ça allait être reçu! Déjà que personne ne soit fâché contre nous après le film, c’était une victoire. Tous les bons commentaires, c’était un plus! »  

Au-delà des bonnes critiques et des récompenses, ce dont Mathieu et Gabriel sont le plus fiers, c’est sans doute du message transmis par le documentaire. « Ce que j’aime du film, c’est qu’on parle simplement d’un jeune qui a voulu du changement », rappelle Gabriel Allard. « Youssef avait un grand désir de paix et de justice sociale. Il aurait pu se tourner vers n’importe quel groupe, mais tristement, c’est une organisation terroriste qui a été accessible à lui au moment où il était le plus vulnérable. Ce n’est pas une religion, c’est un groupe qui recrute des gens en exploitant le côté rêveur, idéaliste et utopiste des jeunes. Tous les révolutionnaires commencent comme ça, et ça tourne d’un côté ou l’autre à un moment donné, mais on l’explique rarement. Je suis heureux qu’on ait pu aider à apporter une nuance. » Mathieu Paiement est du même avis : « L’histoire de Youssef nous rappelle que ce ne sont pas tous des êtres violents et assoiffés de sang qui glissent vers le terrorisme. Plutôt que de juger ceux qui sont allés dans cette voie, peut-être qu’on pourrait se demander qu’est-ce qui les a menés à ça, pour aider à le prévenir. »

Le documentaire T’es où Youssef? est disponible sur le site de Télé-Québec. Pour en savoir, vous pouvez suivre le Journal du film disponible en baladodiffusion sur iTunes.